Véronique Olmi : Bakhita
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Bakhita par Véronique Olmi.
Albin Michel (2017), 455 pages ; Le Livre de Poche (2015) 480 pages.
Prix du roman FNAC 2017.
Cela commence dans un petit village au cœur de l’Afrique, au Darfour. Elle était belle. Sa mère avait onze enfants. Elle a dû naître en 1869, à peu près. Elle a cinq ans, une sœur jumelle qui n’est plus là et Kishmet, sa grande sœur de 14 ans, mariée, un enfant. Soudain, le feu, les fusils ! Ils ont pris Kishmet et les jeunes surtout : « Les garçons pour les armées, les filles pour le plaisir et la domesticité. » Cette vie qui commence, sombre dans le drame et la douleur, ce que raconte superbement Véronique Olmi (photo ci-dessous), dans Bakhita.
Deux années plus tard, elle est prise par deux hommes. Sa vie a basculé définitivement : obligée de marcher, enchaînée, battue, privée de tout. « Elle ne savait pas que l’on pouvait marcher enchaîné et fouetté. »
Esclaves, ils traversent des villages dans l’indifférence jusqu’à un premier tri. Puis c’est l’évasion, une nouvelle capture, 300 km de marche au centre du Soudan jusqu’à El Obeid où on les soigne pour être vendus. On l’a appelée Bakhita (la Chanceuse !) mais ce n’est pas son vrai nom qu’elle a complètement oublié.

Ainsi, plongé dans cette lecture hallucinante, passionnante, douloureuse, j’ai suivi Bakhita achetée et devenue servante : « La vie était un carnaval aux masques trompeurs, à la joie factice, une fête susceptible de si vite s’interrompre. » Entre intranquillité et soumission, Bakhita a neuf ans quand elle est violée par Samir, le fils du maître. Battue, humiliée, cantonnée aux tâches les plus dégradantes, jusqu’à cette horrible scarification aux 114 entailles sur le ventre, la poitrine et les bras, supplice ordonné et perpétré par des femmes.
Achetée par un consul italien, à Khartoum, elle trouve enfin un peu de dignité et décide son maître à l’emmener avec lui en Italie au moment où les Européens fuient le Soudan. Rien n’effacera jamais tout ce qu’elle a subi jusque-là mais Bakhita a 16 ans et, en Italie, elle est le diable noir, la noiraude, la brunette… Les réactions des gens, dans la rue, sont horribles car ils découvrent pour la première fois, une personne à la peau noire.

La vie italienne de Bakhita n’est pas de tout repos. Celle qu’on appelle la Moretta n’est pas libre. Maria Michieli l’affirme : « Tu es à moi. C’est à moi qu’on t’a donnée. Où as-tu vu une esclave dire non à son maître ? » C’est grâce aux religieuses Canossiennes de Venise qu’elle trouve enfin sa liberté. Aussi, il n’est pas étonnant qu’elle choisisse de rester dans cette congrégation où elle s’épanouit alors qu’elle a vu tant de misère en Italie.
La vie de Bakhita se poursuit à Schio. La Première guerre mondiale, la montée du fascisme, tout cela est bien décrit alors que l’Église décide d’utiliser Bakhita en lui faisant raconter son esclavage dans toute l’Italie pour récolter de l’argent pour les missions : « Le discours officiel. C’est ce qui se faisait de mieux en Italie, la rassurance et l’espérance passaient par des voix simplistes qui s’adressaient directement aux peurs des peuples, la peur des autres. Ces barbares. »
Elle qui a vu à nouveau des razzias avec les Juifs emmenés à Auschwitz, est morte le 8 février 1947, à 78 ans, et on en a fait une sainte… Mais c’est sa vie qu’il faut connaître car ce qu’elle a vécu, d’autres le vivent encore dans ce monde qui n’a pas son pareil pour oublier les leçons du passé. Bakhita est un livre qui marque. À lire !
Jean-Paul
