Estelle-Sarah Bulle : Là où les chiens aboient par la queue
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Là où les chiens aboient par la queue par Estelle-Sarah Bulle.
Liana Levi (2018) 288 pages ; Feryane (2019) 418 pages ; Piccolo (2019) 304 pages.
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Quand nous parlons d’un coin perdu, il arrive que nous disions qu’il est seulement ravitaillé par les corbeaux… mais en Guadeloupe - Estelle-Sarah Bulle (photo ci-contre) me l’a appris grâce au titre de son premier roman - on dit : « Cé la chyen ka japé pa ké », Là où les chiens aboient par la queue !
Ce titre ne laisse pas indifférent et attire logiquement l’attention sur un livre qu’il faut lire pour sortir un peu de notre hexagone. L’autrice, née en France, explore la vie dans cette île dont sa famille est originaire et que notre pays a réussi à conserver malgré les tentatives indépendantistes durement réprimées, bien évoquées au cours du roman, tentatives bien peu répercutées en métropole.
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Ce coin perdu, c’est Morne-Galant où vit la famille Ezechiel dont nous suivons le cours au travers de la vie des trois enfants d’Hilaire et Eulalie : Apolonne que tout le monde appelle Antoine, Lucinde et Petit-Frère. C’est la fille de ce dernier qui recueille les détails de la vie de sa tante, Antoine, principalement mais les avis de Lucinde et de Petit-Frère sont très intéressants car ils apportent un autre point de vue.
Antoine – difficile de se faire à ce prénom pour une jeune fille de seize ans – quitte Morne-Galant, toute seule pour aller vivre à Pointe-à-Pitre. À sa nièce, elle raconte son enfance, le mariage de ses parents, la mort de sa mère en janvier 1947, et sa vie pleine de débrouillardise, de croyances religieuses et de superstitions.
De temps à autre, la nièce prend la parole : « Les jeunes Antillais nés à Sarcelles, La Courneuve, Villeurbanne ou dans les faubourgs de Pointe-à-Pitre et de Fort-de-France étaient à la fois mieux protégés et en butte aux mêmes difficultés que ceux issus de l’immigration africaine ou maghrébine. »

Cela mérite réflexion et c’est pour cela que j’ai aimé ce livre. Il m’a permis aussi de comprendre l’évolution d’une île où quelques Blancs, jaloux de leurs privilèges, exploitaient ou exploitent encore les richesses humaines et naturelles locales.
Antoine parle aussi de la période de l’Occupation, du régime de Vichy, des voyages faits par de Gaulle sur place, du béton qui s’impose et du travail qui se fait de plus en plus rare. Les expressions savoureuses ne manquent pas et nous devrions les adopter pour enrichir notre vocabulaire. J’ai aussi bien apprécié les phrases en créole que l’autrice n’a pas manqué de traduire pour aider à la compréhension pas toujours évidente.
Si Antoine est devenue un vraie Parisienne, elle est restée profondément marquée par la Guadeloupe et l’histoire de sa famille, une histoire bien racontée, décortiquée, analysée par une autrice qui a réussi un très bon premier roman.
Jean-Paul
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Là où les chiens aboient par la queue par Estelle-Sarah Bulle.
Liana Levi (2018) 288 pages ; Feryane (2019) 418 pages ; Piccolo (2019) 304 pages.
« Cé la chyen ka japé pa ké », en créole signifie : Là où les chiens aboient par la queue. C’est par ces termes que les Guadeloupéens désignent encore aujourd’hui Morne-Galant, c’est-à-dire un village perdu au fin fond de l’île…
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C’est dans ce village que sont nés les enfants Ezechiel : Apollone, alias Antoine, Lucinde et Petit-Frère. Ce sont les récits croisés de ces trois personnages que la fille de Petit-Frère et par conséquent la nièce d’Antoine et Lucinde, née en France, va aller quérir : « cette fois, j’étais adulte et je voulais parler seule avec Antoine, qu’elle me raconte le passé, la Guadeloupe, la famille, à sa manière. »
C’est surtout avec sa tante, Antoine, que les conversations auront lieu dans une boutique acquise par celle-ci, au pied du Sacré-Cœur. Si les trois enfants Ezechiel ont quitté les Antilles pour la métropole, c’est elle qui a le caractère le plus affirmé et qui est la plus « indomptable ». Elle a d’abord quitté Morne-Galant en 1947 pour Pointe-à-Pitre, puis, vingt ans plus tard, s’est installée à Paris.
Estelle-Sarah Bulle, par ce roman, nous fait revivre l’histoire de cette famille, en Guadeloupe, avec toute sa beauté mais aussi toute sa misère puis partager son exil vers la métropole où il faut lutter pour exister.
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C’est avec une écriture inventive et pleine de gouaille que l’autrice nous rend de façon plus que vivante cette ambiance antillaise tellement grouillante. Le personnage incarné par Antoine est haut en couleurs, baroque, dépourvu de toute gêne, sans pondération, libre, parfois irrationnel, très audacieux, un peu « visité par les anges », comme elle le dit, mais se révèle, en tout cas, très débrouillard.
Ce roman a le mérite de nous faire traverser six décennies de métamorphoses au travers d’une famille antillaise et nous restitue un magnifique résumé de l’histoire moderne de la Guadeloupe. Il dit à la fois la douleur de partir et l’envie de regarder l’avenir. Belle réussite que ce premier roman !
Ghislaine
