Cédric Gras : Les routes de la soif
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Les routes de la soif par Cédric Gras.
Voyage aux sources de la mer d’Aral.
Stock (2025) 247 pages.
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Avec Les routes de la soif, je retrouve le géographe, romancier, aventurier et baroudeur Cédric Gras aux côtés du photographe-cameraman et réalisateur Christophe Raylat (photo ci-dessous), au Kazakhstan, pour un documentaire sur la mer d’Aral. « L’idée de venir jusqu’ici venait paradoxalement de notre amour des neiges d’altitude. »
Les routes de la soif, un titre très évocateur, raconte l’expédition menée depuis la mer d’Aral presque asséchée jusqu’aux sources du mythique fleuve Amou-Daria, pour parvenir au Fedtchenko, le plus long glacier du monde, hors inlandsis, qui sera le Graal du voyage.
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À Douchanbé, capitale du Tadjikistan, ils récupèrent un ami en renfort pour le Pamir, un aventurier polaire, Matthieu Tordeur (photo ci-dessous, avec Cédric Gras), volontaire pour explorer avec eux ces énormes glaciers de l’arc himalayen, le plus haut d’entre eux étant une des sources de l’Amou-Daria qui alimentait la mer et qui s’éteint maintenant dans le désert.
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Revenons à cette mer d’Aral (photo ci-dessous), cette mer endoréique dont le bassin est exploité par les républiques d’Asie centrale et dont il ne reste presque plus rien.
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Cédric Gras et son compère se sont interrogés et ont tenté d’enquêter pour savoir où disparaissait de nos jours cette manne qui fécondait depuis l’Antiquité les déserts des civilisations persanes et turciques.
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Ce périple au long des anciennes routes de la soie permet de comprendre comment la sur-irrigation pour cultiver le coton - les soviets avaient préféré le coton au poisson - les barrages vertigineux, les canaux de détournement et l’explosion démographique ont tué la mer d’Aral. Que ce soit le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan ou le Tadjikistan, tous pompent sans fin avec des pertes monstrueuses dans le sable pour irriguer ces régions désertiques. Même l’Afghanistan a commencé à saigner l’Amou-Daria.
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Chacune des ex-républiques en -stan, d’Urss, devenues indépendantes, s’efforce maintenant de monnayer aux autres ses avantages, alors que sous l’URSS, l’Asie centrale formait un tout où les déficits respectifs étaient compensés par l’abondance collective des républiques.
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Cette eau précieuse prélevée à l’excès va-t-elle être à l’origine d’une guerre de l’eau, on ne peut que le craindre.
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Bien qu’entravé dans son voyage, dans le terrible désert du Karakoum (photo ci-dessus), par la Sécurité d’État, Cédric Gras est parvenu au terme d’un itinéraire de 2 500 kilomètres à aller jusqu’aux sources de l’Amou-Daria et de cette mer d’Aral asséchée, à ce glacier Fedtchenko (photo ci-dessous), château d’eau pour l’Asie centrale, glacier officiellement débaptisé quelques mois après leur passage et renommé Vanj-Yakh.
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C’est un récit vivant, réaliste, parfois drôle mais qui laisse pessimiste, que nous livre Cédric Gras.
J’ai retrouvé avec plaisir sa plume passionnée pour décrire cette nature saignée par les hommes, ces paysages quasi apocalyptiques qu’offre cette mer d’Aral agonisante dont le fond est désormais moucheté de buissons secs, des saxouls, ce contraste entre les journées brûlantes et les nuits glaciales, mais aussi ses rencontres avec les femmes et hommes du cru et son analyse mordante des différents présidents ou/et dictateurs de ces pays traversés.
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Mais ce que j’ai le plus apprécié, c’est sans conteste, la remontée aux sources, à pied, une petite caravane avec une petite dizaine de gaillards, certains n’ayant jamais vu de glacier depuis ce village de Pasor à 3 000 mètres d’altitude, une escalade harassante sur les pentes glacées du Pamir, mais sublimée par cette existence au grand air et, en levant la tête par le vertige du cosmos, pour atteindre enfin ce Fedtchenko, qui recèle à lui seul le huitième des réserves du Pamir. L’histoire, la géographie et la poésie s’entrelacent tout au long de ce périple, dévoilant tout l’amour que l’auteur éprouve pour la montagne, son refuge et trouve son apogée lorsqu’il s’aperçoit qu’il a sous les yeux les sommets que gravit Evgueni Abalkov, objet d’un précédent ouvrage :Alpinistes de Staline. Ce dernier, tout comme Alpinistes de Mao m’avaient fortement marquée et enthousiasmée, tout comme m’a passionnée Les routes de la soif, un véritable thriller de « non fiction narrative » enrichissant et hyper instructif qui met le doigt sur un désastre environnemental hors pair.
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Et quel n’a pas été mon ébahissement et ma sidération en découvrant cet effarant projet Sibaral dont l’idée est apparue en 1870 puis revenue en 1940 puis en 1976 : rien de moins qu’un projet de détournement des fleuves sibériens, un transvasement des eaux du Nord vers les latitudes méridionales de l’URSS, une grande fécondation des déserts par les flots polaires ! Par chance, à l’aube de la perestroïka, il s’est trouvé des gens pour prédire des conséquences néfastes en cas de chambardement hydrographique...
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Le fait que Cédric Gras (photo ci-dessus) ait accompli ses dernières années d’études en Russie puis y ait séjourné ensuite plusieurs années, se ressent dans sa narration très pointue et lui a permis d’être au plus près des populations pour échanger.
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Quant à moi, la carte, simple, insérée en début d’ouvrage m’a été absolument nécessaire pour bien visualiser l’emplacement de ces différents pays par rapport à la mer d’Aral et suivre le déplacement de l’auteur le long de cet Amou-Daria et j’y ai même recouru à plusieurs reprises.
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Les routes de la soif, voyage aux sources de la mer d’Aral est un livre captivant, absolument indispensable pour qui veut comprendre les enjeux vertigineux de l’eau et s’intéresse si peu que ce soit à la géopolitique hydrique et malheureusement à l’éventualité d’une guerre en corrélation avec le problème de débit de l’Amou-Daria.
Ghislaine
