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Emmanuel Carrère : Kolkhoze

Kolkhoze    par  Emmanuel Carrère.

P.O.L. (2025)  558 pages.

 

 

 

C’est avec l’hommage national rendu dans la cour d’honneur des Invalides à sa mère Hélène Carrère d’Encausse, le 3 octobre 2023, cinquante-trois jours après sa mort, que Emmanuel Carrère introduit son incroyable fresque familiale se déroulant sur quatre générations, à travers l’histoire de la Russie, durant le vingtième siècle.

 

C’est en débarrassant avec ses sœurs, l’immense appartement de fonction que leurs parents occupaient depuis que leur mère était devenue secrétaire perpétuelle de l’Académie française, sa participation consistant à trier des livres et des archives dans leurs bureaux respectifs, que Emmanuel Carrère s’aperçoit que, dans les archives de leur père, la seule chose bien rangée, ce sont les dossiers contenant ses recherches généalogiques, la généalogie ayant été la marotte de toute sa vie. Il trouve cinq copieux dossiers, un sur sa propre famille et les quatre autres sur celle de sa femme.

 

 

Tout est classé, rangé, les personnages identifiés, leurs biographies résumées, leurs portraits légendés, cette passion de son père pour la généalogie, lui sera une aide précieuse pour son envie d’écrire « sur sa petite vie finissante, sur sa petite famille, sur la jeunesse de ses parents ». Il sait pertinemment, et il le dit, que la Russie sera forcément au cœur de son livre et qu’il ne peut qu’y être question de la guerre féroce que cette Russie mène en UkraineCet ouvrage sera en quelque sorte le prolongement du travail de son père.

 

 

Cette biographie familiale va par ailleurs se resserrer rapidement sur l’omniprésente figure maternelle, véritable fil rouge du roman.

 

 

Née le 7 juillet 1929, Hélène Zourabichvili, est la fille de Georges, un bourgeois Géorgien et de Nathalie, une aristocrate russe. Tous deux apatrides, ayant dû fuir leur pays lors des révolutions de 1917, sont arrivés en France dans un dénuement total,  c’est l’histoire d’une famille aristocratique qui a dû fuir la Russie.

 

 

Une ombre au tableau, cependant, dans l’histoire de celle qui deviendra Hélène Carrère d’Encausse après son mariage avec Louis, est celle de ce père, Georges, emmené par trois hommes armés de mitraillettes dans une traction avant noire, en 1944, et dont personne ne sait ni quand, ni comment il est mort.

 

 

Le frère d’Hélène, Nicolas, plus jeune, sera jugé par sa mère et sa sœur trop petit pour comprendre, et elles lui diront qu’il est parti en voyage et reviendra bientôt. Difficile pourtant de les croire, quand, à l’école, il est traité de « fils de collabo »...

 

 

Dans l’enfance, l’auteur né en 1957, a beaucoup aimé sa mère qui le lui rendait bien, et même après la naissance de ses sœurs, Nathalie en 1960 et Marina en 1962, les amis du couple le surnommaient « le petit Helenou », un titre qui en dit long. À l’adolescence, pourtant, c’est son oncle Nicolas, jeune musicien, qui est devenu son modèle et qui, d’oncle lointain est devenu un de ses amis les plus chers.

 

 

Faisant fi de la chronologie, Emmanuel Carrère (photo ci-dessous) brosse le portrait de cette femme hors du commun, célèbre historienne spécialiste de la Russie, mais plus que distante avec son mari, rendant le récit plus attrayant en le parsemant de souvenirs d’enfance ou d’anecdotes telles celle du pilote afghan ou des petits dodus.

 

 

Ce destin fascinant d’une femme parfois trop imposante et écrasante, assez froide, m’a évidemment intéressée, d’autant que j’apprécie beaucoup l’écriture de cet auteur. J’avais beaucoup aimé L’adversaire, La classe de neige, Yoga et La Moustache. J’ai par ailleurs découvert dans Kolkhoze que ce dernier cité était inspiré par son grand-père Georges revenu de la guerre sans son attribut et que l’auteur avait eu du mal à reconnaître !

 

 

J’ai cependant trouvé très longue la première partie du bouquin et il m’est un peu difficile de comprendre comment cette femme brillante, diplômée de Sciences Po, recrutée ensuite par le Centre de documentation et de synthèse, comment cette femme qui s’est peu à peu transformée de spécialiste des républiques d’Asie centrale en spécialiste de l’Union soviétique a pu se fourvoyer sur la chute de l’empire soviétique, sur son éclatement, sur la personnalité de Poutine et l’invasion de l’Ukraine

 

 

Kolkhoze, ce titre fait référence à un rituel pratiqué lorsque le père partait en voyage pour ses affaires et que, enfants, ses sœurs et lui, Emmanuel, tiraient leurs matelas ou des coussins autour du lit de leur mère et qu’elle avait nommé ainsi : faire kolkhoze.

 

 

Identité, exil, perte, intégration sont autant de thèmes évoqués dans ce pavé de plus de cinq cents pages, Kolkhoze d’Emmanuel Carrère, dans lequel petite et grande Histoire sont liées étroitement et dont la porte d’entrée aura été le décès de la mère de l’écrivain en 2023, à l’âge de 94 ans.

 

 

Ghislaine

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M
Je le lira sans nul doute mais pas tout de suite, beaucoup comme toi ont relevé des longueurs et je n'ai pas le temps en ce moment de me jeter sur des pavés pareils. J'attendrai de l'emprunter en médiathèque. Merci pour ta chronique intéressante et toujours joliment illustrée.
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G
Merci Manou. Effectivement, on est obligé de faire des choix, il y a tellement de bouquins qui nous tentent...
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