IV. 2025 : nos dixièmes Correspondances de Manosque
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IV. 2025 : Nos dixièmes Correspondances de Manosque.
27e édition
Samedi 27 septembre
Du fait du report de la rencontre avec Javier Cercas, cette journée du samedi s’annonce très chargée.
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Le premier rendez-vous nous ramène au cinéma CGR (Circuit Georges-Raymond), un multiplex de huit salles où nous avions déjà assisté, en 2020, à la projection du film de Fabrice Gardel, Jean Giono, une âme forte, en présence de sa fille, Sylvie, mais aussi, l’année suivante, à la projection du documentaire de Thierry Thomas : Le monde selon Proust.
« Javier Cercas et l’imposteur », film de Catherine Bernstein.
Comme pour les deux films cités plus haut, les Correspondances de Manosque nous offrent le film en avant-première et en présence de la réalisatrice ou du réalisateur.
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Pour « Javier Cercas et l’imposteur », c’est Catherine Bernstein la réalisatrice. Elle est aux côtés de Camille Thomine et… de Javier Cercas !!! En effet, l’auteur de L’imposteur a roulé toute la nuit pour venir de San Sebastian (Donaustia) jusqu’à Manosque.
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C’est dix ans après la sortie du livre que Catherine Bernstein s’est lancée dans la réalisation de ce film mais elle avait posé une seule condition : avoir accès aux archives de Javier Cercas qui a accepté. En effet, celui-ci enregistre toujours les personnes avec lesquelles il parle. C’est pourquoi ce film donne le vertige car Enric Marco, l’imposteur, se confie et les images montrent ce que le corps raconte.
Si le film nous a impressionnés, bouleversés, révoltés devant tant de suffisance, devant ce culot énorme d’un homme qui a réussi à tromper tout un pays, nous avons vraiment apprécié la discussion qui a suivi. Le problème universel qui s’en dégage, c’est que nous préférons le mensonge à la vérité.
Photo ci-dessus : Catherine Bernstein (à gauche), présentée par Evelyn Prawidlo (co-présidente des Correspondances de Manosque).
Le travail réalisé par Javier Cercas, parfaitement mis en valeur par
Catherine Bernstein (photo ci-dessous), prouve qu’il n’y avait pas de héros dans les camps de concentration comme Primo Levi en fut le meilleur témoin.
Javier Cercas parle de trois étapes pour dégager la vérité. Il y a d’abord la vérité de l’Histoire, concrète, précise puis la vérité poétique, littéraire, morale, universelle et, enfin, le roman, le film qui réalise un équilibre entre les deux, ce qui semblait théoriquement impossible.
L’extraordinaire histoire de L’imposteur, Enric Marco, est d’une force décuplée par le texte puis par les images. Javier Cercas et l’imposteur est un film à voir !
Javier Cercas : Le Fou de Dieu au bout du monde (Actes Sud)
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La pause de midi a été courte car nous voilà cette fois place d’Herbès où nous retrouvons notre écrivain espagnol favori qui assure l’intervention initialement prévue la veille. Quelle santé !
Olivia Gesbert nous présente ainsi un homme qui ne semble guère fatigué, a une pêche impressionnante, sait nous faire rire et nous captiver en même temps avec cette histoire de voyage avec le Pape, lui qui se dit athée.
Malgré cela, il a obtenu le droit d’accompagner le pape François en Mongolie, feu vert donné par le service de communication du Vatican qui dirige la maison d’édition du Saint-Siège. Dans ce pays d’Asie qui ne compte que 1 500 catholiques, il a pu suivre le Pape, poser toutes les questions après avoir nettoyé son regard de tous ses préjugés… c’était le plus difficile pour lui.
Pour écrire son livre, Javier Cercas a d’abord utilisé l’humour, l’ironie avant d’arriver à écrire la vérité. Il affirme même que le Vatican est beaucoup plus exotique que la Mongolie. Chrétien mais non croyant, il accepté ce défi pour sa mère qui était sérieusement catho, très croyante. Elle était persuadée de retrouver son mari après sa mort…
Au contact du Vatican, cette institution qui a plus de 2 000 ans, il s’est confronté à une grande complexité, a découvert que le pape François était anticlérical. Il était perturbateur, malade, accordait beaucoup d’entretiens mais, comme les autres papes, n’avait aucun pouvoir politique. Le pape François était révolutionnaire. Il voulait revenir au christianisme du Christ mais ce Fou de Dieu ne semble pas avoir réussi. Quant au Fou sans Dieu, c’est l’écrivain lui-même, Javier Cercas, un conteur extraordinaire très longuement applaudi.
Emmanuel Carrère : Kokhoze (P.O.L.)
Aussitôt, il nous a été très difficile de passer de la place d’Herbès à la place de l’Hôtel de Ville, pourtant toute proche. Bien sûr, Javier Cercas avait largement dépassé l’heure qui lui était attribuée, pour notre plus grand plaisir, mais, entre-temps, Emmanuel Carrère avait réuni une foule immense pour parler de Kolkhoze, un livre que nous avons lu et présenté sur notre blog depuis.
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En public, Emmanuel Carrère n’a pas du tout le même charisme que Javier Cercas mais la foule est très attentive et l’écoute parler de sa famille et surtout de sa mère : Hélène Carrère d’Encausse.
Si elle était Secrétaire perpétuel de l’Académie Française, elle était définitivement tournée vers la Russie. Pour cela, les réflexions de son fils à propos de la guerre en Ukraine étaient très écoutées.
Emmanuel Carrère parle aussi de l’incroyable matraquage médiatique exercé en Russie pour conditionner le peuple mais il précise que beaucoup de ses amis russes partent car la dictature est féroce.
Enfin, Kolkhoze raconte l’histoire de sa famille mais, en même temps, l’histoire d’un siècle d’évolution de la Russie…
Arbon : Les derniers jours de Harry Yuan (Au Diable Vauvert).
Ensuite, Régis Pénalva a la lourde charge d’enchaîner avec une double présentation de deux écrivains que nous découvrons pour l’occasion.
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Arbon est un homme d’expérience puisqu’il a été éditeur mais Les derniers jours de Harry Yuan est son premier livre, roman qui traite de la révolution numérique. Harry Yuan est inspiré d’une personne connue en Chine et qui s’est exilée aux USA.
L’histoire débute au début de la dématérialisation des textes, de la musique, de la vidéo. Au début, c’est laborieux car il faut mettre au point un support de lecture adapté.
Vingt-deux ans après, le narrateur est invité à rejoindre Harry Yuan en Grèce, effacé par un certain Dutchmore qui l’a ruiné. Quelques questions se posent : que devient un homme quand il a cessé d’être un héros ? Qu’est-ce qui en reste ? Qu’est-ce qu’on devient ? Comment on en est arrivé là ?
Les derniers jours de Harry Yuan est un vrai roman d’aventure, un livre sur la vengeance, un livre dont l’auteur, Arbon, nous révèle avoir connu le personnage qui lui a inspiré Harry Yuan.
Clément Camar-Mercier : La tentation artificielle (Actes Sud).
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L’autre écrivain que nous présente Régis Pénalva est plus jeune mais traite d’un sujet avoisinant : l’utilisation des algorithmes, ces fameux algorithmes qui ont envahi notre vie et tentent de la gouverner.
Avec La tentation artificielle, Clément Camar-Mercier publie son second roman. Spécialiste du théâtre élisabéthain, il est en train de traduire tout Shakespeare.
Son personnage principal est un codeur de génie, un personnage de roman idéal. S’il est un moyen simple de résoudre un problème le plus rapidement possible, l’algorithme nous incite surtout à acheter, à consommer et pousse à une surveillance généralisée en utilisant nos achats par carte bancaire.
Jérémy, le héros, à l’apogée de sa gloire, est rattrapé par des maladies et veut fuir la mort. Confronté aussi au vieillissement de sa mère, il constate que le numérique ne peut pas répondre au deuil, à la tristesse. Alors, il lui reste l’abbaye de Solesmes… un autre monde…
Le Club des Critiques de la NRF :
Vincent Message, Jakuta Alikavazovic, Anne Serre et Julien Delmaire.
Pour notre plus grand plaisir, le Club de Critiques de la NRF (Nouvelle Revue Française) est renouvelé cette année. Nous avions beaucoup apprécié cette séquence l’an dernier et revoilà Olivia Gesbert (photo ci-dessous), la directrice de la prestigieuse revue, qui lance le débat. Chacun des quatre auteurs a lu le livre d’un écrivain étranger et nous le présente mais sa critique peut être débattue aussitôt sur la scène
Vincent Message, un auteur que nous aimons beaucoup lire, présente d’abord Le garçon venu de la mer, livre de l’auteur irlandais Garrett Carr, paru chez Gallmeister.
L’histoire se passe sur la côte est de l’Irlande, en 1973, où un enfant est recueilli puis considéré comme un don du ciel par la communauté de pêcheurs locale. Dans la famille qui le prend en charge, le père lui donne le nom du saint patron des pêcheurs : Brendan.
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Seulement, l’aîné de la famille se considère comme un rival de Brendan. De plus, la mère a des problèmes avec une sœur…
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Garrett Carr qui incarne le renouveau de la littérature irlandaise, raconte en employant le « nous », ce qu’il maîtrise très bien.
Vincent Message trouve beaucoup de charme à ce roman qui est une chronique calme et tendre, donnant envie d’aller explorer ces contrées lointaines.
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Jakuta Alikavazovic (photo ci-dessus) a failli ne pas lire ce livre car le mot « résilience », utilisé dès le début, la rebute. Elle préfère le vieux mot anglais « handing ». Heureusement, elle a lu jusqu’au bout Le garçon venu de la mer, roman d’un père avec deux fils, et s’est prise d’une affection particulière pour… le frère aîné !
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Jakuta Alikavazovic, autrice de Au grand jamais que nous retrouverons demain, présente à son tour Un lieu ensoleillé pour personnes sombres (éditions du Sous-sol), de Mariana Enriquez.
Cette autrice argentine nous plonge en pleine dictature, utilise le fantastique pour parler des horreurs commises, explore aussi la sphère domestique.
La violence policière, le statut des femmes, Mariana Enriquez, l’enfant terrible de la littérature argentine nous fait éprouver les choses qui se sont réellement passées sans négliger l’attachement qu’on peut avoir pour ce qui nous hante.
Julien Delmaire confie la peur qu’il a éprouvée en cours de lecture, une angoisse diffuse, un sentiment de malaise.
Vincent Message a ressenti la présence des fantômes, a aimé particulièrement la première nouvelle, une scène très belle, et apprécié les détails très concrets car les arrière-plans sociaux sont très importants.
Anne Serre a été frappée par le ton d’ado résolue, très intelligent, très déterminé de l’autrice.
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Cette dernière présente à son tour Je ne te verrai pas mourir (Seuil) de Antonio Muñoz Molina. Écrivain espagnol confirmé, Antonio Muñoz Molina raconte la passion entre Gabriel et Adriana. Hélas, Gabriel a dû partir vivre une grande carrière aux USA mais n’a jamais oublié Adriana.
Détail curieux, Anne Serre révèle que la première phrase couvre soixante-dix pages !
Si Gabriel a quitté l’Espagne, c’est par piété filiale, son père ayant été arrêté et torturé par les Franquistes. Là-bas, il a vécu cinquante ans avant de rentrer à Madrid où Adriana est restée. Anne Serra parle de livre-écran car le vrai sujet, c’est le père, la piété filiale, Gabriel déclarant : « Je suis une invention docile de mon père ».
Vincent Message dit ne pas avoir vu la même chose. Il parle du conformisme de Gabriel qui s’est planté… Quant à Adriana, on en sait moins car elle est restée dans une Espagne austère et il regrette que l’amour de Gabriel soit trop en retrait.
Pour détendre un peu l’atmosphère, Olivier Gesbert demande à Vincent Message de lire une scène de… sexe, ce dont il s’acquitte très bien.
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Quant à Julien Delmaire, il dit s’être ennuyé pendant la lecture de ce roman et l’a trouvé « vieillot »…
Justement, c’est son tour. Il nous parle de : Les griffes de la forêt (Grasset), roman signé Gabriela Cabezón Camara, une écrivaine qui est une star en Argentine.
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Pour ce livre dont l’action se déroule au XVIIe siècle, Julien Delmaire parle d’une langue qui transcende, d’un ton picaresque mettant en avant le dépouillement de soi visant à déconstruire le roman occidental. Les aventures sont rocambolesques traçant des pistes pour un avenir harmonieux avec humour et ironie. Pour l’auteur de La joie de l’ennemi (Grasset), c’est un roman qui botte les fesses d’un écrivain…
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Jakuta Alkavazovic, affirme que ce livre est un ravissement par sa fluidité, que c’est un roman de libération avec cette petite fille qui part pour devenir un homme puis un soudard dans un roman où la forêt prend de plus en plus de place.
Fin de la journée ? Pas du tout ! Après une pause pour nous restaurer un peu, nous avons rendez-vous au Théâtre Jean-le-Bleu pour… Raphaël Quenard !
Raphaël Quenard : Lecture musicale « Clamser à Tataouine » (Flammarion).
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Si le rendez-vous est tardif, 22 h 30 au théâtre Jean-le-Bleu, il ne faut pas trop flâner dans la nuit fraîche de Manosque car Raphaël Quenard est une star. Révélé au cinéma dans plusieurs films comme Chien de la casse, Yannick, Leurs enfants après eux… voilà qu’il se lance dans l’écriture avec un premier roman : Clamser à Tataouine.
Quand Emma, notre petite-fille a consulté le programme des Correspondances 2025 et qu’elle a vu que Raphaël Quenard était au programme, elle nous a convaincus de ne pas manquer le rendez-vous, un rendez-vous auquel elle aurait tellement voulu assister…
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Rapidement, la foule se presse devant l’entrée du théâtre pour écouter ce jeune écrivain qui va nous lire de longues pages de son roman : Clamser à Tataouine.
Là, pas de mise en scène : un siège, un pupitre, un éclairage bleu minimaliste et, sur la gauche, un guitariste et chanteur : Butch McKoy (photo ci-dessous) pour créer une ambiance musicale idéale.
Coiffé d’une casquette tournée à l’envers, Raphaël Quenard s’en excuse d’abord, expliquant que cela lui est imposé à cause du tournage d’un film, un biopic consacré à… Johnny Hallyday.
D’emblée, l’ambiance est glauque. Le narrateur nous emmène à Tataouine avant de nous faire partager quelques « exploits » d’un tueur en série qui s’acharne sur des femmes. Malgré ces morts qui s’accumulent, impossible de ne pas sourire… d’effroi… La lecture de Raphaël Quenard est magnétique, presque mécanique mais le silence est complet dans une salle comble captivée par cet acteur qui ne bouge guère et qui nous ramènera finalement à Tataouine, au sud de la Tunisie.
Si les applaudissements sont très nourris, un nombre incroyable de spectatrices se prépare à bondir vers la scène pour tenter d’obtenir une signature, une dédicace. Raphaël Quenard se prête au jeu de bonne grâce et son attachée de presse a beaucoup de mal à abréger la séquence avec la promesse, le lendemain, d’une nouvelle séance à la Librairie du Petit Pois, place du Terreau…
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C’était une grosse journée, la plus chargée de nos Correspondances 2025 mais nous en avons bien profité et c’est l’essentiel avant la clôture, demain, dimanche.
Ghislaine et Jean-Paul
