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Jakuta Alikavazovic : Au grand jamais

Au grand jamais    par  Jakuta Alikavazovic.

nrf / Gallimard (2025)  249 pages.

 

 

 

 

 

Avec Au grand jamais, Jakuta Alikavazovic réussit une performance littéraire de haut vol en dissertant autour de sa mère et de la poésie.

 

 

Je l’avais écoutée aux Correspondances de Manosque mais il fallait que je lise Au grand jamais pour me rendre compte, pour me faire une idée précise, pour apprécier le talent de cette écrivaine au nom qui fait aussitôt penser aux pays de l’est, aux Balkans, à l’ex-Yougoslavie.

 

 

Cette mère, née en 1947, vient de mourir.

 

 

Elle était une poétesse, là-bas, en Yougoslavie où elle avait réussi à publier deux recueils mais, dans le premier, le vingt-neuvième poème avait disparu. Pourquoi ? Sa fille cherche à comprendre et dresse divers scénarios. Elle va même imaginer sa mère en espionne… Pourquoi pas ? Divers éléments laissent à penser cela car tout est possible quand un pays a disparu, un pays où tout le monde se surveillait, un pays qui inquiétait le grand frère soviétique et que sa mère a quitté subitement, en 1972, avant l’éclatement, suivant les conseils d’une certaine Mila S. qui lui a même donné les clés d’un appartement parisien.

 

 

Jakuta Alikavazovic (photo ci-dessous) s’exprime à la première personne du singulier, réalisant une introspection qui peut être tour à tour passionnante et lassante. Au passage, l’autrice n’oublie pas de parler d’elle, de son écriture et de ce fameux don existant dans sa famille.

 

 

Au grand jamais est le récit d’une magnifique et ambigüe relation mère-fille. Ce roman raconte le parcours parisien de sa mère qui fut bonne d’enfants d’abord, pour gagner sa vie. Quand elle rappelle qu’elle habitait dans le XVIe arrondissement, elle précise bien que c’était dans une chambre de bonne. Elle raconte aussi son éducation, ces habitudes bourgeoises que sa mère lui inculquait, habitudes qu’elle observait chez ceux qui l’employaient. Ce sera bien utile plus tard à sa fille. Surtout, et cela revient à plusieurs reprises, elle rappelle avoir emmené sa fille dans un porte-bébé, à l’enterrement de Jean-Paul Sartre ! Pour cette mère, immigrée, c’était l’occasion d’affirmer son intégration dans notre pays.

 

 

Une mère, une fille. Les rapports sont à la fois compliqués et fusionnels et j’ai l’impression que Jakuta Alikavazovic, en écrivant Au grand jamais, réalise une sorte de thérapie, un livre pour se racheter, pour tenter de comprendre sa mère, sans la juger.

 

 

Avec sa mère, il y a aussi Sacha, surnommé le Lynx, qui vient aussi de là-bas et travaille comme agent de sécurité à Paris. En fin d’ouvrage, il glisse quelques notions parcellaires, souvent énigmatiques à propos du passé yougoslave de la mère de l’autrice.

 

Au passage, la narratrice parle de Thomas, son grand amour d’enfance, qui est l’enfant d’une famille venue aussi d’ex-Yougoslavie. Pour lui, par contre, ses parents ont choisi un autre prénom qui permet de passer davantage inaperçu.

 

Il y a aussi ces activistes en avance sur leur temps, ces fils de bourgeois qui écumaient les rues, prônant deux injonctions : Ralentir et S’arrêter. C’est même Jakuta Alikavazovic qui se souvient leur avoir fourni, pour un tract, un fameux slogan : Rendons son obscurité à la nuit.

 

 

Autour de ses souvenirs, de cette vie commune avec sa mère, Jakuta Alikavazovic brode, utilise la fiction mêlée aux faits réels comme elle le reconnaît dans les remerciements.

 

 

Finalement, Au grand jamais me laisse une impression mitigée car j’aurais bien aimé voir se développer davantage les parties consacrées à l’ex-Yougoslavie, connaître le prénom de cette mère, tout en appréciant la franchise de l’autrice quand elle avoue ne pas en savoir davantage et regrette par-dessus tout que cette femme ait arrêté la poésie.

Jean-Paul

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M
Une tentation tout de même malgré ton avis mitigé...je ne connais pas du tout cette autrice française et j'ai lu bien trop peu de romans se situant dans l'ex yougoslavie
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