Javier Cercas : Le Fou de Dieu au bout du monde
-
Le Fou de Dieu au bout du monde par Javier Cercas.
Traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujičić et Karine Louesdon.
Titre original : El Loco de Dios en el fin del mundo.
Actes Sud (2023) 471 pages.
Prix Jacques Delors du Livre européen.
/image%2F3417118%2F20251130%2Fob_f9a685_9782330208967.jpg)
Après sa trilogie policière Terra Alta, Javier Cercas nous entraîne cette fois dans un thriller théologique sur le plus grand mystère de l’histoire de l’humanité.
Nous voici le 21 mai 2023. Alors qu’il se trouve au Salon du livre de Turin à signer des exemplaires de ses livres, son éditrice italienne prévient Javier Cercas qu’un représentant du Vatican souhaite lui parler.
L’homme, Lorenzo Fazzini, se présente comme le responsable éditorial de la Libreria Editrice Vaticana (LEV), la maison d’édition du Saint-Siège.
Le pape devant effectuer un voyage en Mongolie à la fin du mois d’août, on a pensé à lui, Javier Cercas, pour écrire un livre, sur ce voyage du pape François, sur l’Église, sur le Vatican, enfin, sur ce qu’il lui plairait.
Devant son étonnement, pour ne pas dire son incrédulité, lui qui se déclare athée, anticlérical, laïc militant, rationaliste obstiné, l’homme lui répond que, s’ils font appel à lui, c’est justement parce qu’il n’est pas croyant, pour que le livre ne soit pas écrit par un des leurs.
Il ajoute qu’il jouira d’une liberté totale, qu’on lui offrira toutes les facilités pour rencontrer qui il souhaite et qu’il pourra publier son livre dans la maison d’édition de son choix.
/image%2F3417118%2F20251130%2Fob_45463b_oip-10.jpg)
L’écrivain pose alors une condition, avoir un entretien en tête à tête avec le pape. Car, dit-il, « depuis le décès de mon père, ma mère n’arrêtait pas de répéter qu’elle allait le retrouver après sa propre mort, aussi j’aimerais lui parler de la résurrection de la chair et de la vie éternelle pour savoir s’il était vrai que ma mère reverrait mon père ».
Il lui est répondu, que s’il accepte, ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour qu’il puisse lui parler. Alors il n’hésite plus, il accepte le défi pour sa mère, 92 ans, une fervente catholique inébranlable tout comme l’était son père, le projet lui semblant extraordinaire ; d’après ce qu’il en sait « jamais personne ne s’est vu offrir l’opportunité d’écrire un livre comme celui-ci ».
/image%2F3417118%2F20251130%2Fob_66d710_oip.jpg)
Et le jeudi 31 août, l’avion papal décolle pour Oulan Bator la capitale de la Mongolie, cette Mongolie qui, pendant des siècles a fait partie de la Chine, a vécu écartelée entre la Russie et la Chine pour être enfin libérée des Chinois grâce aux Russes. Cercas apprendra par le père Ernesto, missionnaire de la Consolata arrivé en 2004 en Mongolie, que les soixante-dix ans de communisme n’ont pas détruit la foi dans ce pays et qu’en réalité le chamanisme est la base de toutes les religions. Le bouddhisme est arrivé après, c’est la religion qui domine à l’heure actuelle et le christianisme essaie d’être un peu présent avec ses seulement 1400 catholiques.
/image%2F3417118%2F20251130%2Fob_c604f0_telecharger-1.jpg)
L’avion survole ainsi dix pays hormis l’Italie et la Mongolie. Le pape François enverra un télégramme à chacun des pays qui sont survolés au cours du voyage.
Tout au long de son livre, l’auteur retranscrit les nombreuses conversations qu’il a eues par exemple avec Andrea Tornielli, directeur éditorial de l’ensemble des médias du Vatican, avec Antonio Spadaro, rédacteur en chef de la revue La Civiltà Cattolica, avec le cardinal Valentino, véritable poète, avec Paolo Ruffini, un des journalistes les plus prestigieux d’Italie, devenu le premier laïc de l’Histoire à diriger un dicastère, le ministère de la Communication, ou encore avec des missionnaires comme le Père Ernesto ou la sœur Francesca et bien d’autres. Ces rencontres donnent lieu à autant de réflexions philosophiques sur la foi, de questions et de débats sur le célibat des prêtres, sur la place des femmes, etc.., mais aussi de critiques de l’Église.
/image%2F3417118%2F20251130%2Fob_c5e81c_telecharger-2.jpg)
Il convient de noter que l’auteur brosse de magnifiques portraits tant physiques que psychologiques, pour chacun de ses interlocuteurs.
Évidemment, des passages biographiques sur Jorge Mario Bergoglio né le 17 décembre 1936 à Buenos Aires, qui s’est attribué le prénom de François, choisi bien sûr pour François d’Assise après avoir été élu pape, émaillent le texte. Ils nous permettent de mieux comprendre qui est ce pape, produit de Vatican II, des révolutions d’Amérique latine, de la théologie de la libération, du péronisme mais ayant également été exposé à d’autres influences, d’approcher la vie intense qu’il mène, le problème restant pourtant, qu’il n’a aucune capacité réelle de combattre tous les fléaux qu’il dénonce, la guerre, la famine, la pauvreté ou les inégalités, n’ayant aucun pouvoir politique.
/image%2F3417118%2F20251130%2Fob_2288d7_oip-7.jpg)
Le souhait du pape François était de revenir au christianisme du Christ, libérer ce Dieu qu’on a enfermé dans la sacristie, le faire sortir, et l’emmener dans les banlieues, à la périphérie.
/image%2F3417118%2F20251130%2Fob_24f9d8_oip-8.jpg)
Si, ce choix du pape d’aller à l’autre bout du monde est guidé par cette idée de périphérie, par son dévouement pour les Églises naissantes, et son attachement aux missionnaires qui leur donnent vie, Cercas se demande néanmoins s’il n’y a pas également son intérêt pour la Chine qui entre en jeu, ce pays où l’Église a toujours échoué et s’il n’ y aurait pas dans ce voyage un élément géopolitique.
/image%2F3417118%2F20251130%2Fob_556e4b_glise.jpg)
En bref, Le Fou de Dieu au bout du monde, se révèle un roman captivant et fascinant de bout en bout, qui peut se lire comme un essai, une biographie et même une autobiographie, le tout teinté d’humour et d’ironie parfois, et plein de suspense. Pour savoir la réponse du pape à la question posée par l’écrivain, il faudra patienter jusqu’à la fin de l’ouvrage, à moins d’avoir été plus perspicace...
/image%2F3417118%2F20251130%2Fob_b4bc1e_img-20250927-144301.jpg)
Après tout ce débat spirituel, où l’auteur cherche à comprendre, il reste bien sûr à chacun, à l’issue de sa lecture d’en tirer ses propres conclusions. Pour ma part, j’ai beaucoup appris.
Je ne me serais sans doute pas lancée dans ce récit de voyage si je n’avais pas eu la chance d’assister à la présentation de ce roman par l’écrivain espagnol lui-même, aux Correspondances de Manosque, qui, par son talent de conteur et son humour irrésistible a su me convaincre de le découvrir et je sors de ma lecture plus que ravie.
Javier Cercas (photo ci-contre) vient de recevoir le Prix Jacques Delors du Livre européen 2025 qui récompense chaque année un ouvrage qui explore des enjeux européens contemporains.
Ghislaine
