Alfred de Montesquiou : Le crépuscule des hommes
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Le crépuscule des hommes par Alfred de Montesquiou.
Robert Laffont / Pavillons (2025) 382 pages.
Prix Renaudot essai 2025.
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Quatre-vingts ans après, Alfred de Montesquiou fait revivre le plus retentissant procès du XXe siècle, le long procès de Nuremberg où ont été jugés les principaux chefs politiques et militaires du nazisme, procès qui signe la véritable fin de la guerre mondiale, parachevant la cessation des combats le 8 mai 1945.
Ils sont vingt et un sur le banc des accusés dont Herman Göring, Rudolf Hess, Franz von Papen ou encore Albert Speer.
L’audience va enfin s’ouvrir le mardi 20 novembre 1945 à 10 heures. Alfred de Montesquiou fait revivre jour après jour cet épisode exceptionnel de l’histoire de l’humanité et ce, dès le 9 novembre, en nous conviant sur le site du palais de justice, un des rares bâtiments presque intact, un immense bâtiment de facture néo-médiévale dominant la ville de Nuremberg dévastée et ravagée par les derniers bombardements alliés. De plus celui-ci offre l'avantage d'être relié à la prison par un tunnel.
Dans ces jours qui précèdent le procès, sont déjà sur place journalistes et photographes.
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C’est le cas du caporal-chef Ray D’Addario, photographe officiel de l’Armée américaine, du jeune soldat des Forces françaises libres, Didier Lazard traqué par la Gestapo parce que juif et accrédité correspondant militaire à Nuremberg, mais aussi de la Française Madeleine Jacob, communiste d’ascendance juive, chroniqueuse judiciaire pour le premier quotidien de la résistance communiste, Franc-Tireur, et spécialiste des drames de salles d’audience.
C’est notamment au travers du regard de ces trois personnages, ces premiers témoins, que l’auteur nous fait entrer dans ce grand tribunal de l’Histoire.
L’auteur va également mettre en scène d’autres témoins et pas des moindres, tels Joseph Kessel, Elsa Triolet, John Dos Passos ou encore Martha Gellhorn la plus fameuse des reporters de guerre, venus assister à ce procès historique.
L’originalité de l’œuvre tient au fait qu’Alfred de Montesquiou ait choisi de mettre en scène journalistes, écrivains et photographes plutôt que juges et avocats, même si ces derniers sont bien sûr évoqués. Des juges de quatre nationalités, deux Anglais, deux Français, deux Américains et deux Russes dépendent du procureur américain Robert Jackson.
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À noter qu’il s’agit du premier procès en traduction simultanée de l’Histoire.
On assiste à certaines tensions entre alliés occidentaux et soviétiques, les Américains étant là parce qu’ils sont soucieux de justice, les Soviétiques parce qu’ils sont avides de vengeance.
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Les centaines de journalistes sont hébergés au château de Faber-Castell (photo ci-dessous), la demeure princière du magnat du crayon et malgré sa taille impressionnante, sont entassés comme dans un pensionnat.
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Les Allemands ont leur propre réfectoire au rez-de-chaussée et doivent payer de leur poche, les Alliés refusant d’offrir quoique ce soit au peuple vaincu.
Les correspondants soviétiques sont logés eux, dans une longue bâtisse rouge au fond du parc et les femmes quant à elles installées dans une villa dans le parc.
Alfred de Montesquiou (photo ci-dessous) parvient à restituer l’atmosphère devenue de plus en plus pesante au fil des jours et à retranscrire comment la vue de films sur l’horreur des camps comme « Nazi Concentration Camps », montrant les images tournées à l’ouverture de Buchenwald et de Dachau mine la santé des nombreuse personnes assistant au procès et comment chaque soir, les journalistes entreprennent d’effacer l’horreur de ces images par une gaieté forcée à l’alcool, au comptoir de David, le barman en chef du bar installé au Faber-Castell.
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« Il s’agissait de mettre tout à coup les criminels face à face avec leur forfait immense » écrit Joseph Kessel. Le but est de surprendre les mouvements auxquels les forcerait ce spectacle, ce choc.
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Photo ci-dessus : le palais de justice de Nuremberg.
Mais à la fébrilité des premiers jours succède bientôt l’ennui car rien n’est plus répétitif et lent qu’une procédure de droit et Nuremberg devient un huis-clos où chacun dépense en ragots nocturnes le trop plein d’ennui accumulé dans le prétoire.
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Le témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier (photo ci-dessus) le 28 janvier 1946, va alors conférer au procès de Nuremberg une dimension fondamentale en faisant entrer les camps d’extermination dans le prétoire, en faisant comprendre cette différence que l’enquête n’avait pas encore démontrée à l’audience. « Il y a des camps de concentration, lieux d’internement où ont été menés les ennemis désignés du nazisme et les « camps d’extermination », où les gens n’étaient conduits que dans le but d’être tués. »
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Ernst Michel lui aussi, veut témoigner, raconter ce qu’il a vu et enduré. Il n’est pas venu pour rester spectateur, ni simple journaliste. À Oswiecim, Auschwitz, Il a vu le docteur Mengele, il a vu les expériences sur les prisonniers soviétiques. Le procureur Rudenko l’a entendu, mais l’équipe du procureur soviétique ne veut d’aucun Allemand à la barre, si absurde que puisse être une telle dénomination pour un homme qui a survécu à la rage exterminatrice du régime. Néanmoins, un sourire irradiera son visage lorsqu’il découvrira dans le San Francisco Chronicle, un des plus gros tirages de la côte Ouest, un long portrait de lui, les journalistes ayant eu l’idée d’interviewer le survivant et la légende de l’article est ici sans ambages : « Voici le correspondant de la nouvelle agence, l’agence DANA, ancien détenu du camp de concentration d’Auschwitz, numéro 104995. »
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Par la multiplicité des angles de vue, des dortoirs aux box des accusés, aux cellules de ces derniers, à travers les courses aux scoops, par le biais de ces personnages réels en situation, en se basant sur leurs écrits et reportages, Alfred de Montesquiou restitue de manière extrêmement incarnée cet immense succès juridique qu’a été le procès de Nuremberg.
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Il est fort intéressant et instructif de lire le comportement des accusés, que ce soit dans leurs cellules, sur le banc du prétoire ou à l’annonce du verdict.
En ce début octobre 1946, a lieu la lecture des sentences. Les Anglais de la BBC perdent leur flegme en entendant celle d’Albert Speer, numéro 18, « il en réchappe avec vingt ans de réclusion, lui qui méritait mille fois la mort. » Quant au procureur Jackson, il est douloureusement déçu, Von Papen, Schacht et Fritzche, trois figures symboliques de la machine hitlérienne, ressortent libres.
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Photo ci-dessus : Madeleine Jacob.
Alfred de Montesquiou, diplômé de Sciences-Po, reporter de guerre, lauréat du prix Albert-Londres, grâce à une documentation très fouillée nous offre un récit passionnant, un roman vrai, à la fois réel et romanesque, sur ce qui a été les débuts d’une justice internationale qui a trouvé ses fondements dans ce procès de Nuremberg tout en nous faisant assister également aux prémices de la Guerre froide.
Ghislaine
