Lionel Duroy : Un mal irréparable
-
Un mal irréparable par Lionel Duroy.
Mialet-Barrault (2025) 377 pages.
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_49e502_livre-1.jpg)
Avec Un mal irréparable, Lionel Duroy reprend la route de ces pays de l’ex-bloc communiste de l’est de l’Europe.
Au soir d’une vie couronnée de succès, l’écrivain Frédéric Riegerl, soixante-quatorze ans, double romanesque de l’auteur, qui a des difficultés dans ses relations avec les femmes, a peur à la perspective de devoir les aimer, se rend compte qu’il ne sait pratiquement rien de ses parents aujourd’hui décédés, sa mère en 1968 et son père en 1981.
Ils sont arrivés en France, Frédéric avait sept ans. Ils n’ont vécu que pour lui, ont tout fait pour qu’il oublie tout de leur vie en Roumanie.
Il prend conscience subitement de leur acharnement à le pousser vers l’Amérique, à le dissuader de s’intéresser à eux et une curiosité soudaine, peut-être la proximité de la mort, l’incitent alors à s’interroger sur sa propre vie et sur celle de ses parents.
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_986529_czernowitz.jpg)
Il s’envole pour Czernowitz, Tchernivtsi aujourd’hui, la ville étant désormais en Ukraine, ville où est né son père et où se sont mariés ses parents en mai 1938. Il emporte quelques photos, celle de leur mariage et quelques autres de leur maison à Orsova, dans le Banat roumain, avant et après sa naissance – en juillet 1949. Une seule est prise devant ce qu’ils appelaient « la maison de campagne du Bărăgan » où posent Elena et Josef ses parents, Angelica sa petite sœur, et lui. C’est la seule photo où figure Angelica morte très tôt à deux ou trois ans.
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_d2c7a0_bucovine.jpg)
À l’aide de ces photos et de la correspondance amoureuse de ses parents qu’il a découverte, il part sur leurs traces, tentant de reconstituer cette histoire familiale qu’ils n’ont pas voulu lui transmettre, avec dans son cœur, le sentiment amer d’arriver trop tard.
Il découvre que ses parents lui ont menti, lui cachant délibérément toutes les souffrances et les tortures que leur ont infligés les communistes roumains. Ils n’auront connu que deux années de bonheur après leur mariage, car le 26 juin 1940, avec l’accord de Berlin, l’Urss exige de la Roumanie, la cessation immédiate de la Bucovine du Nord dont Czernowitz est la capitale.
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_c188ff_ukraine.jpg)
Fuyant l’arrivée des communistes, ils franchissent le petit fleuve, le Pruth, pour se réfugier en Roumanie, mais celle-ci est devenue une dictature militaire. S’en suivra un exil dans la province du Banat, à Orsova (photo ci-dessous), petite ville baignée par le Danube. Sur l’autre rive, la Serbie, l’ex-Yougoslavie.
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_da0f7f_orsova.jpg)
Il apprend alors, se refusant d’abord à le croire, que dans la nuit du 17 au 18 juin, à la Pentecôte 1951, 44 000 personnes dont sa famille, toutes habitantes du Banat ont été arrêtées et embarquées dans des wagons à bestiaux pour être déportées vers le Bărăgan, une région inhabitable située entre Bucarest et la Mer Noire, surnommé la Sibérie roumaine.
Les survivants ne seront autorisés à rentrer chez eux qu’en 1956 et 1957. Plusieurs centaines, dont beaucoup d’enfants sont morts de faim, de froid, ou de mauvais traitements.
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_f29359_deportation-baragan.jpg)
Jamais il n’aurait imaginé ce passé tragique qu’ils ont tous vécu. Ces silences le hantent et une question l’obsède : quelle vie aurait été la sienne s’il avait su la vérité ? Aurait-il connu une autre destinée si ses parents n’avaient pas cru légitime de lui dissimuler le cauchemar qu’ils ont enduré ?
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_c72404_famille-baragan.jpg)
Un mal irréparable est un roman saisissant, bouleversant, parfois à la limite du soutenable qui montre combien ceux qui ont vécu l’enfer des dictatures sont marqués à jamais et leur besoin de protéger leurs enfants dans la crainte que l’Histoire ne se reproduise. Il montre également l’impact des silences et des non-dits familiaux.
Je reste admirative de la prouesse et du talent de Lionel Duroy (photo ci-dessus) pour rendre compte avec force, réalisme et beaucoup de sensibilité, des terribles souffrances endurées par ces déportés et en opposition de l’extrême solidarité et de la coopération dont ont fait preuve ces gens pour survivre.
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_e6b0c4_roumanie-1968.jpg)
Cette quête historique mêlée à une quête intime que mène Frédéric Riegerl est absolument passionnante et captivante même si elle laisse un goût âpre, l’actualité montrant que ces souffrances des peuples se perpétuent plusieurs dizaines d’années après.
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_2ca1bc_pruth.jpg)
Photo ci-dessus : le fleuve Pruth.
Ce roman m’a permis de découvrir cette déportation massive dont ont été victimes ces habitants du Banat, déportation calquée sur le Goulag soviétique.
Toutes ces informations historiques souvent méconnues sont réactivées aujourd’hui hélas, par la guerre en Ukraine.
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_efc3bb_banat.jpg)
Le récit est émaillé de références littéraires décrivant parfaitement la situation : Rainer Maria Rilke avec Élégies de Duino, Joseph Roth avec La Marche de Radetzky, Virgil Gheorghiu avec La Vingt-cinquième heure ou encore Panaït Istrati avec Les Chardons du Bărăgan,
/image%2F3417118%2F20251221%2Fob_18cb73_baragan.jpg)
Pour l’auteur, l’écriture est un moyen de survie, un moyen de sortir ces gens de l’oubli et éviter que l’on puisse prétendre que ce qu’ils ont vécu n’a jamais existé et qu’ils disparaissent sans laisser de traces – écrire pour sortir ces gens de l’oubli est indispensable… même si le mal est irréparable.
J’ai été une nouvelle fois conquise par la plume de Lionel Duroy (photo ci-contre), par sa prose poétique qui décrit si justement la vie de ses personnages en explorant leurs pensées et leurs sentiments les plus intimes.
Sa présence aux Correspondances de Manosque 2025 où il présentait son roman avait confirmé mon désir de découvrir Un mal irréparable et je n’ai pas été déçue !
Ghislaine
