Lionel Duroy : Un mal irréparable
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Un mal irréparable par Lionel Duroy.
Mialet-Barrault (2025) 377 pages.
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Fort de sa grande sensibilité, après une enquête approfondie et de son écriture chargée d’une immense émotion, Lionel Duroy m’a emmené sur les pas de Frédéric Riegel, un écrivain connu, vivant aux États-Unis. Il a plus de soixante-dix ans et veut comprendre ce qu’il a vécu enfant.
Lors des Correspondances de Manosque 2025, Lionel Duroy m’avait bouleversé en présentant son nouveau roman qui met en lumière une page de notre Histoire européenne trop méconnue.
Dans la première partie, l’auteur de Eugenia, L’homme qui tremble, Disparaître, Échapper… commence à parler de Josef Riegel et d’Elena Rosetti, les parents de Frédéric.
L’un est né à Czernowitz, en 1916, est mort à Paris en 1981 ; l’autre est née à Chișinău et elle est morte d’un cancer à 49 ans. Ils s’étaient mariés en 1938 à Czernowitz, le centre historique de la Bucovine qui faisait partie de l’empire austro-hongrois. Aujourd’hui, cette ville est en Ukraine et se nomme Tchernivtsi.
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Frédéric est là et regarde cette photo prise par la Securitate devant une chaumière, dans le Bărăgan, photo qui orne la couverture du roman. Il y a ses parents, lui et Angelica, sa petite sœur qui est morte là-bas. Ses parents parlaient toujours de leur « maison de campagne ».
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Il faudra plusieurs rencontres pour que Frédéric comprenne que cela était un mensonge, pour le préserver, que ce n’était surtout pas une « maison de campagne ».
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Avec son sens du récit habituel, Lionel Duroy (photo ci-dessous) me fait suivre pas à pas la quête de Frédéric Riegel qui retrouve tous les lieux où ont vécu ses parents. Certains sont restés en l’état mais la plupart ont été bien transformés. Pour les personnages ayant vécu cette époque, ayant peut-être connu Elena et Josef, c’est beaucoup plus difficile car le temps a passé et ces gens sont morts. Par contre, ils ont peut-être de la famille, des descendants…
Cette jeunesse d’Elena et Josef est bien racontée comme les premiers contacts entre les deux amoureux malgré l’opposition des parents d’Elena car son père est antisémite et pro-allemand. Si Elena est couturière et peut prétendre travailler dans les meilleurs ateliers, Josef n’est qu’un simple instituteur. D’ailleurs, les parents d’Elena refusent d’assister au mariage car ils considèrent Josef comme un judéo-communiste.
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Frédéric, le narrateur de la première et de la troisième parties, se sert du courrier de sa mère qu’il a osé lire longtemps après sa mort, pour retrouver les lieux qui ont changé plusieurs fois de nom. La Roumanie était une dictature militaire alliée de l’Allemagne nazie puis a été envahie par les Russes.
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Frédéric retrouve les textes de Panaït Istrati (photo ci-contre), écrivain roumain de Brăila, dont sa mère lui lisait les histoires : Les chardons du Bărăgan.
Quand la Roumanie bascule du côté des Alliés, les Souabes, roumains d’origine allemande, fuient. Josef et Elena partent pour Orșova (photo ci-dessous), dans le Banat, à six cents kilomètres de Brăila où une ferme leur est attribuée à titre provisoire. Orșova est au bord du Danube. Sur l’autre rive, c’est la Serbie, la Yougoslavie. Hélas, un barrage a été construit et la cité d’Orșova a été noyée en 1972.
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C’est lorsqu’il rencontre deux professeurs d’université qu’il entend parler du Bărăgan et que ces deux enseignants lui ouvrent les yeux ! Ce n’était pas une maison de campagne sur la photo mais une baraque de déportés !
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À partir de là, cette révélation qui a stupéfié Frédéric, bouleverse ses recherches. Il apprend qu’à la Pentecôte 1951, 44 000 personnes du Banat, personnes âgées de deux jours à 85 ans, ont été déportées dans le Bărăgan (photos ci-dessous), la Sibérie roumaine.
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Pourquoi ses parents ne lui en ont jamais parlé ? Pourquoi Angelica est morte ?
Dans la seconde partie, je découvre le témoignage d’une certaine Elena, témoignage envoyé par la Poste, depuis la France, le 12 mai 1967, à Nicolae Voicu qui récolte des rapports sur cette période que Ceaucescu a voulu effacer en faisant raser baraques et cimetières lorsque cette déportation inique a pris fin en 1956 et 1957. C’est un récit détaillé, impressionnant qu’il faut lire car il est impossible à résumer.
C’est là que Frédéric découvre qu’il a été placé quelques mois dans une famille, à l’extérieur du camp, pour tenter de sauver Angelica qui n’avait pas assez à manger et dépérissait. Hélas… Pourtant, dans ce récit, se trouve la clé d’Un mal irréparable. Frédéric ressent des émotions extraordinairement fortes quand il découvre des événements oubliés, des noms effacés de sa mémoire.
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Il explore le Bărăgan, ressent une intense nostalgie, se demande pourquoi il n’a pas vécu la vie qui lui était promise malgré le succès qu’il a connu comme écrivain. Un mal irréparable lui a été causé et il découvre enfin pourquoi il est incapable d’aimer véritablement une femme.
En plus, il a sorti de l’oubli un épisode historique terrible qui a bouleversé la vie de nombreuses familles, ce qui se passe aujourd’hui pour les enfants ukrainiens arrachés à leurs parents pour être russifiés. Qu’en restera-t-il ?
Jean-Paul
