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Daniel Berthet : Bâtard

Bâtard   par  Daniel Berthet.

 Kariel B. Edition (2026) 222 pages.

 

 

 

Daniel Berthet signe, avec Bâtard, son onzième roman.

 

 

Bâtard est le prénom donné à un enfant qui, comme le résume l’auteur lui-même, est : « Né du chaos - Marqué par la honte - Forgé par la colère de l’histoire. »

 

 

Ces trois définitions correspondent à trois parties du roman, Bâtard, L’enfance voléeL’amour bafoué et Les Talons qui refusent de claquer, une dernière partie qui aurait pu s’intituler L’homme révolté est nommée Indignez-vous, en hommage à Stéphane Hessel qui déclarait en 2010, dans son essai testament, que, si le nazisme a été vaincu, la menace n’a pas totalement disparu, et appelait à lutter contre le risque du retour de ce fléau.


L’histoire débute le 12 juin 1940 et nous voilà transportés dans les rues de Paris grouillantes de femmes et d’enfants qui se bousculent et cherchent à s’entasser dans des autos aux toits surchargés de matelas, de valises et de balluchons, tous cherchant à fuir l’avancée de l’armée allemande. C’est la grande débandade.

 

 

Une opportunité s’étant présentée et à la suite d’une nouvelle alerte, Mona, ex-prostituée, devenue, une fois l’armistice de la Première guerre mondiale signé, faiseuse d’ange clandestine, s’apprête également à rejoindre le troupeau de ceux qu’elle appelait jusque-là les froussards. Mais, en sortant de son petit appartement, elle se heurte à la gamine du rez-de-chaussée, Élisa Klein, qui la supplie de faire quelque chose, tant elle souffre. Elle est sur le point d’accoucher mais ne veut pas de cet enfant.

 

 

Mona tente de se frayer un chemin mais comprend qu’elle ne pourra pas le faire sans se sentir coupable le reste de sa vie. Elle la fait donc entrer et réussit à assumer toute seule la naissance du bébé, un garçon.

 

 

La mère rejetant l’enfant, Mona, malgré le désordre qui s’ajoute à la panique dans les rues, se rend avec le bébé à l’orphelinat « Les enfants de Marie » où reste une vieille religieuse qui, touchée par ce geste de solidarité, accepte de s’occuper du nouveau-né. À sa question, comment se prénomme ce petit  garçon ? Mona répond spontanément Bâtard puisque Élisa ne sait pas qui est le père…

 

 

Il va falloir encore s’occuper de la déclaration de la naissance du bébé à la mairie avant l’arrivée des Allemands mais après rencontre avec l’employé de mairie antisémite, Mona comprend, qu’avec Élisa, elles vont devoir s’adapter d’une façon ou d’une autre aux conditions des nouveaux occupants de la ville et, se dit-elle : « Faute de pouvoir prendre la fuite, il ne nous reste que la collaboration pour survivre. »

 

 

Pour sauver leur peau, les deux femmes joueront de leurs atours et les hommes, forts de leur pouvoir en profiteront. Et quand viendra la fin de la guerre, chacun tentera de se refaire une figure de patriote de façade, devant la chasse aux collabos.

Élisa, se sent coupable, elle se voit dans l’obligation de fuir, mais nullement découragée, elle puise sa force dans la présence de Bâtard à ses côtés.

Mais c’est le temps de la diabolisation de la femme, le réveil de la France virile, la face sombre de la Libération, la France de l’épuration avec les femmes tondues, humiliées, emprisonnées...

 

Ce jeune enfant ayant assisté au calvaire de sa mère, sous les insultes du public, insultes auxquelles il n’échappe pas, se faisant traiter de « fils de boche » ou pire encore de « fils de pute », ne pourra que hurler sa colère, mais qu’en aura-t-il été de son enfance puis de son adolescence quand il est placé dans un foyer de l’enfance, puis dans une ferme ?

 

 

Quand la guerre d’Algérie ou plutôt les événements d’Algérie surviennent, Bâtard, pour échapper à la prison n’aura d’autre choix que de s’engager et devra assister, incrédule et impuissant aux ratonnades, aux ratissages dans les montagnes, aux rafles, aux destructions des douars, et à toutes sortes d’exactions menées lors de missions conduites par le 11ème de Choc dont il faisait partie.

 

Blessé dans le djebel, sérieusement touché, il est évacué, opéré à plusieurs reprises ne se souvenant toujours pas de ce qui s’est passé.

 

 

C’est à chaque fois un grand plaisir de découvrir un nouveau roman de Daniel Berthet et de renouer avec son talent d’inscrire la petite histoire dans la grande et de rendre ainsi son propos universel.

 

 

J’ai lu avec beaucoup d’émotion la vie de Bâtard, de sa naissance non souhaitée à ses dernières années de vie passées dans une résidence où un jeune romancier est parvenu à lui redonner goût à la vie en réinventant ses révoltes silencieuses. Bravo à l’auteur pour ce procédé original pour raconter les années qui ont suivi l’emprisonnement de la mère de Bâtard.

 

 

La visite du VEL’ D’HIV’ avec Élisa, le spectacle public des femmes tondues et les ratonnades sont des passages extrêmement forts et presque insoutenables et relatent cependant des faits réels…

 

Mais Daniel Berthet (photo ci-dessous) est aussi un poète qui sait avec talent faire ressentir les émois de Bâtard avec Djane, nous offrant de belles scènes d’approche amoureuse. La présence de Géronimo, ce jeune appelé, pacifiste, avec qui Bâtard se lie d’amitié apporte également de beaux moments d’apaisement et de réflexion.

 

 

Je ne peux qu’affirmer à l’instar de Jacques Prévert, mais « quelle connerie la guerre », et en inscrivant les guerres au premier plan de son récit, la Première, la Seconde Guerre mondiale, puis la guerre d’Algérie, Daniel Berthet montre encore une fois toute l’absurdité, la monstruosité de la guerre et les dérives qu’elle entraîne et on doit, vu le contexte actuel, convenir hélas de sa quasi inévitabilité.

 

 

Il amène la réflexion sur les difficultés rencontrées et les répressions sévères si l’on veut s’y soustraire et n’oublie pas de nous remettre en mémoire, cette chanson antimilitariste qui remet en cause l’autorité de l’état, Le Déserteur de Boris Vian.

 

 

Que ce soit dans la société ou dans la famille, c’est également l’expression de la domination masculine dans la société du XXème siècle que l’auteur met en évidence.

Quant à ces « tondues » de la Libération, ne sont-elles pas qu’une façon de s’en prendre au genre féminin, une réaffirmation de la domination des mâles sur les femmes ?

 

Je remercie Daniel Berthet pour cette lecture bouleversante qui m’a plongée dans les méandres de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus noir, mais aussi parfois dans ce qu’elle a de plus doux.

 

 

 

À noter la préface pertinente de Patrice Saunier.

 

 

Aujourd’hui, la menace plane à nouveau au-dessus de nos têtes, et je conclurai avec cette réflexion de Bâtard :

« Résister, c’est exister , aujourd’hui comme hier, comme demain ! »

 

Ghislaine

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Merci Ghislaine pour cette chronique de Bâtard que je lis comme un retour sur toutes les heures passées en compagnie de Bâtard pour crier les révoltes silencieuses des victimes de l'enfance bafouée...
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