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JD Morvan - Victor Matet - Rafaël Ortiz : Ce que j'ai vu à Auschwitz, les cahiers d'Alter

Ce que j’ai vu à Auschwitz  Les cahiers d’Alter.

 

D’après l’ouvrage de Roger Fajnzylberg et Alban Perrin.

BD par JD Morvan & Victor Matet (scénario), Raphaël Ortiz (dessin),

Hiroyuki Ooshima & Florian Soussigne (couleur).

 

 

Quel puissant et rare témoignage que celui de cet homme Alter Fajnzylberg, Juif, Polonais et militant communiste déporté à Auschwitz-Birkenau le 27 mars 1942 et définitivement libéré le 25 mars 1945, forcé d’intégrer un Sonderkommando pendant 18 mois. C’est son histoire que nous donne à découvrir cette bande dessinée Ce que j’ai vu à Auschwitz, les cahiers d’Alter par JD Morvan et Victor Matet les co-scénaristes et Rafael Ortiz le dessinateur !

 

Cette BD est l’adaptation de l’ouvrage éponyme paru en janvier 2025 aux éditions du Seuil, présenté par Roger Fajnzylberg, son fils, avec la collaboration de Alban Perrin, historien, coordinateur de la formation au sein du Mémorial de la Shoah et traducteur des cahiers.

 

 

Ces cahiers, quatre, des cahiers d’écolier, Alter Fajnzylberg, les a écrits en polonais, dès son retour en France, en 1945.

 

 

C’est dans une simple boîte à chaussures que ces manuscrits étaient rangés.

Du vivant de son père à sa mort en 1987 et encore après le décès de sa mère en 1991, bien qu’il en connaisse l’existence, cette boîte reste fermée, et ce n’est que plus de dix ans après, en 2005,  que Roger, enfin, décide de l’ouvrir.

 

Longtemps, en effet, il a fait des cauchemars et se réveillait terrorisé se demandant qui était son père et comment il avait réussi à survivre aux camps de la mort.

 

Et, s’il ne l’a pas ouverte avant, c’est qu’elle ressemblait à une boîte de Pandore dont tous les maux auraient pu s’échapper, « la vérité, c’est que j’avais peur d’affronter toute la vérité ».

 

Jean-David Morvan et Victor Matet ont construit le scénario sur deux temporalités. L’une met en scène la rencontre et la collaboration entre Roger Fajnzylberg et Alban Matet. La seconde retrace la vie d’Alter Fajnzylberg.

 

Il naît en 1911 dans une petite ville polonaise sous domination russe, au sud-est de Varsovie, au sein d’une famille juive d’origine modeste. Il devient apprenti menuisier et à l’âge de 15 ans, au cours d’une grève pour obtenir de meilleures conditions de travail, il est arrêté par la police. Il adhère aux jeunesses communistes en 1927.

 

Entre 1926 et 1937, il passe pas moins de quatre années en détention par séjours successifs, mais rien ne peut briser sa détermination. En juillet 1937, il parvient à se rendre en Espagne et s’engage dans les Brigades internationales. Quand Barcelone tombe, en février 1939, il suit la Retirada, traverse la frontière française et dépose les armes, à regret. Interné dans les camps de Saint-Cyprien, Gurs et enfin Argelès-sur-Mer, il parvient à s’échapper le 23 mars 1941, mais est repris trois jours plus tard.

 

Plutôt que de risquer d’être transférés dans un camp de travail dans le sud de l’Algérie, il préfère, avec d’autres camarades, comme le Parti le leur demandait, s’engager dans « l’organisation Todt », un groupe de génie civil et militaire du Troisième Reich, et il se retrouve menuisier lors de la construction de la base sous-marine de Lorient. Sur le point d’être dénoncé comme Juif par un travailleur polonais, il réussit à s’échapper et à rejoindre clandestinement Paris.

 

N’ayant pas de pièce d’identité en règle, il est arrêté dans la rue avec un camarade de combat des Brigades internationales par deux policiers français. Identifiés comme Juifs, ils sont envoyés à Drancy « l’antichambre de la mort ». Il est transféré ensuite au camp de Compiègne.

 

Le premier convoi de déportés juifs de France, parti du Bourget-Drancy le vendredi 27 mars 1942, avec à son bord 565 internés du camp de Drancy, s’arrête à Compiègne et ce sera un total de 1112 prisonniers juifs, dont Alter Fajnzylberg, qui, trois jours plus tard, arriveront dans un état second,  au Konzentrationslager  Auschwitz à 5h 33 du matin selon les documents nazis. C’était le premier convoi en provenance de l’étranger. Ils y seront enregistrés avant d’être poussés dans la boue et frappés tout au long de leur marche, sur une distance de plus de trois kilomètres, jusqu’à Birkenau.

 

Les conditions de détention sont extrêmement difficiles. En juillet 1943, il se retrouve au cœur de l’horreur en étant affecté au Sonderkommando, un commando spécial chargé de brûler les cadavres des déportés assassinés dans les chambres à gaz dans le cadre de « la solution finale de la question juive ».

 

Avec d’autres prisonniers du Sonderkommando, il participe à l’organisation d’un réseau de résistance qui parviendra à prendre des photos clandestines, « les seules images jamais capturées dans le camp par quelqu’un d’autre qu’un nazi », et à préparer la révolte d’octobre 1944.

 

En janvier 1945, ayant réussi à se mêler aux colonnes d’évacuation qui quittent Auschwitz à pied, il parvient à s’évader avec un autre prisonnier.

 

La première période de la vie d’Alter montre un homme, au caractère fort et déterminé, très endurant  ce qui explique en partie comment grâce à cette force physique et peut-être encore plus psychologique, il a pu survivre aux conditions épouvantables des camps de la mort.

 

La BD, une œuvre remarquable, adapte de façon brillante ce témoignage quasi unique, tant, très peu de membres des Sonderkommandos ont survécu « Celui qui entrait une fois dans ce Kommando ne pouvait plus le quitter, à part en fumée, en passant par la cheminée des krematorien ».

 

En mettant des images sur les mots d’Alter, Rafael Ortiz nous offre un document historique bouleversant et émouvant, à la fois sobre et efficace qui rend compte  avec sobriété et efficacité, de la vie du camp, des baraquements, des crématoires.

 

 

Il exprime clairement, par un trait précis, réaliste, aussi bien l’épuisement, l’abattement des prisonniers, la déshumanisation, que la férocité et l’arrogance des SS. 

 

 

La double page du Krematorium d’Auschwitz, avec Alter effondré, assis au sol, la tête dans ses mains avec son fils debout, en teinte bleutée pour l’irréalité de la scène, lui posant la main sur l’épaule pour lui montrer qu’il est là, relate à elle seule l’horreur de la Shoah. À gauche sont détaillés toute l’architecture, la composition et le plan du bâtiment alors qu’à droite sont développées toutes les exactions commises par les nazis et ce dont étaient chargés les prisonniers du Sonderkommando. Une leçon d’histoire absolument nécessaire pour ne pas oublier et pour qu’il n’y ait « plus jamais ça ».

 

Les coloristes Hiroyuki Ooshima et Florian Soussigne ont choisi à dessein pour traduire toute la monstruosité des camps, des teintes sombres, des tons noirs, différents bruns ocres mais aussi des gris bleus quand le fils visite le camp et le voit avec les yeux de son père, reprenant la mythologie juive, le fantôme d’un monde disparu, quand un esprit habite le corps d’un individu auquel il reste attaché. Seules les périodes de vie en famille au retour des camps avec Roger, gamin, offrent plus de luminosité.

En complément de la bande dessinée, un cahier historique d’Alban Perrin apporte une ressource complémentaire fort instructive.

 

 

Ce que j’ai vu à Auschwitz – Les cahiers d’Alter est un témoignage inédit sur la machine d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, sur la violence qu’ont vécu les déportés juifs dans le plus grand centre de mise à mort d’Europe. Elle est une réflexion sur la transmission de la mémoire et la construction de l’histoire et s’avère un outil essentiel pour comprendre et transmettre l’histoire de la Shoah. Ce témoignage est d’autant plus important que les rescapés du Sonderkommando sont très rares, les nazis ayant veillé à éliminer tous les témoins directs de leur abominable entreprise.

 

 

Cet ouvrage m’a rappelé l’excellent travail fourni par Frédéric Sallée pour son superbe bouquin Les Enfants du pays – Histoire intime d’une rafle.

 

J’adresse un immense merci à Babelio et aux éditions Dupuis pour m’avoir permis cette lecture, très éprouvante, certes, mais ô combien puissante et enrichissante.

 

 

Ghislaine

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